Philippines: les rizières du ciel (1)

Publié le 17 Mars 2013

Elles dégringolent le long des pentes, renvoient le ciel dans leur eau et font peiner ceux qui les sculptent au jour le jour.

 

P1010667.jpgsur la route avant d'arriver à Banaue

 

 

 

En 1995, l'Unesco a classé au patrimoine mondial cinq rizières (Batad et Bangaan à Banaue, Mayuyao, Hapao à Hungduan, Nagacadan à Kiangan) des peuples Ifugao, dans la cordillère de Luzon au nord de Manille. Il y a de quoi. Elles sont d'une beauté époustouflante.

 

P1010697.jpgPlus faciles d'accès, les rizières en fond de vallée restent encore très cultivées

 

On répète à l'envie qu'elles auraient été créées il y a 2000 ans. Des études  récentes donnent 800 ans pour les plus anciennes, ce qui est déjà pas mal. Elles fascinent car elles incarnent aussi un travail collectif poursuivi de génération en génération, malgré les guerres, la colonisation occidentale… et des pentes impressionnantes.

 

P1010721.jpgLes taches vertes correspondent aux plants prets à être repiqués

 

On ne sait pas trop si les Ifugao sont descendants de populations chinoises ou d'ethnies philippines plus méridionales poussées vers le Nord lors de mouvements migratoires. (Je tire les informations de cet article de mes discussions sur place mais surtout de la thèse passionnante d'une anthropologue française, Aurélie Druguet, texte que l'on peut lire dans son intégralité sur le net ici).  En tout cas, les Ifugao à l'origine de ce merveilleux land art ont échappé à la colonisation espagnole, ils ne se sont retrouvés sous leur domination qu'en 1841. Ils ont la réputation d'avoir été de vrais chasseurs de têtes (on peut voir des photos spectaculaires, datant du début du XX°siècle avec des têtes trophées, au petit musée de Bontoc).

 

 

Alors que les Philippines proclament leur indépendance en 1898, la même année, elles sont vendues par les Espagnols aux Américains pour 20 millions de dollars. Elles retrouveront leur indépendance en 1946. Un détachement militaire yankee débarque chez les Ifugao en 1901. Résultat: aujourd'hui on apprend encore l'anglais dès la maternelle. Des missionnaires belges s'installent en 1906. Même si certains rituels traditionnels subsistent encore, étroitement associés à la culture du riz, tout le monde ou presque est désormais chrétien dans le coin. En 1942, des troupes japonaises se réfugient dans la Cordillère, elles se rendront en 1945. Conséquence actuelle: la présence de nombreuses ONG nippones dans la région et pas mal de Japonais en visite.

 

P1010739.jpgLes forets d'altitude fournissent aussi du bois pour les sculpteurs, qui proposent leurs créations dans les boutiques touristiques de Banaue


Ce bref résumé historique pour situer la complexité des influences, sans oublier l'afflux des touristes… surtout entre novembre et mars en raison du climat (sinon, trop chaud ou trop de typhons… ), juste au moment où le travail aux champs est le plus intense. Ce qui pose problème, comme le souligne l'anthropologue, car s'occuper des touristes rapporte plus vite que peiner dans les rizières, mais ralentit ou retarde leur entretien.

C'est en effet un boulot impressionnant. 

 

P1010726.jpgLa boue nourricière est répartie sur toute la parcelle

 

Les fameuses terrasses sont d'une construction complexe, avec des sous couches de graviers, de pierres, d'argile etc. Elles sont étayées de murs de pierre (ou d'argile) qui peuvent aller jusqu'à 6m de haut. Aujourd'hui, leur rebord est parfois cimenté, ce qui permet aux enfants de ne pas trop galérer pour aller à l'école car c'est le chemin à emprunter pour circuler autour des villages (quand on a le vertige, ce n'est pas évident, je dois l'avouer ). 20% de ces murs sont à restaurer chaque année (encore plus s'ils sont en argile…). Il y a toujours de l'eau en circulation pour limiter les risques d'effondrement lors des sécheresses.

 

P1010705Reflets du ciel dans les rizières

 

Ces rizières aux parcelles parfois très étroites sont desservies par un incroyable système d'irrigation géré collectivement et nourri d'eaux captées plus en amont. Elles viennent notamment des forêts privées qui poussent sur les hauteurs, les muyung, appartenant symboliquement aux ancêtres.

Les ifugao fonctionnent en clans, fondés sur la filiation. On apprenait aux enfants la généalogie de leur famille, pratique qui disparait aujourd'hui. Comme s'effiloche peu à peu le travail coopératif basé sur la réciprocité. Même si le cadre est somptueux, en observant le travail harassant, on comprend  sa désaffection. 


Certaines parcelles sont transformées en potagers (les légumes sont excellents, on est en altitude, Banaue est à 1100m), on y attrape aussi du poisson mais la grande affaire reste le riz bien sûr. Peu de familles arrivent à s'auto-suffire, il faut en effet près de 118kg/personne/an. La patate douce nourrit aussi son homme, elle pousse bien, mais plat du pauvre, elle est déconsidérée. J'ai en vain cherché à en manger au restaurant. Introuvable. Impossible aussi de goûter au riz local, baptisé tinawon. C'est une variété  japonaise, dodue et aromatique, qui ne donne qu'une récolte par an. Depuis les années soixante dix, le gouvernement a privilégié l'introduction d'espèces plus productives, mais qui nécessitent plus d'engrais et de pesticides. Cette diversification a désynchonisé le calendrier des récoltes. Tout n'est plus planté en même temps, et les rongeurs se précipitent sur les plantules les plus précoces. Depuis 2008, une ONG américaine commercialise aux Etats Unis du tinawon des Ifugao. Ce qui redore son blason sur place … mais ne signifie pas qu'on puisse vraiment en trouver sur le marché ou dans les boutiques à Banaue, pourtant l'épicentre commercial de la zone ifugao. 

 

P1010695.jpgL'envers du décor de Banaue la touristique

 

J'ai visité les rizières en février, au moment du repiquage. Je suis notamment allée à Bangaan, village moins fréquenté que Batad, détaillé dans tous les guides et les forum. 

 

P1010716.jpg

Bangaan en contrebas

 

 

Après une heure de route un tantinet cahotique mais offrant des vues splendides, il faut  descendre un long escalier (on passe devant l'école, à mi-pente) avant de trottiner en rebord de rizière (marche plus facile qu'ailleurs, car il y a presque partout des rambardes) et d'arriver en fond de vallée au village, qui apparaît comme une île dans le paysage.

 

P1010731.jpgLes petites maisons sur pilotis de Bangaan

 

J'ai visité d'autres rizières près de Bontoc, à une cinquantaine de kilomètres au nord de Banaue. Les Bontoc seraient des descendants de peuples venus des Célèbes. J'en parlerai prochainement.

Rédigé par venezia

Publié dans #en balade… naturelle ou botanique

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Commenter cet article

Colchique 24/03/2013 19:19


Venezia, merci beaucoup pour cet article très intéressant et quelles somptueuses images !


 


Extrêmement passionnant ces articles sur les Philippines.

venezia 31/03/2013 12:58



Merci Colchique



Ariaga 24/03/2013 14:58


Quel beau travail cette note. Le texte est vraiment intéressant et les photos m'ont enthousiasmée. Tu m'a emmenée avec toi pour un beau voyage et je t'en remercie. Je vais revenir pour lire ce
qui précéde. Amicales bises.

venezia 31/03/2013 12:57



Aeiaga,raconter,  ça me permet aussi de revivre ce voage une deuxième fois…



gingembre 19/03/2013 16:59


Merci de nous faire partager ce beau voyage si riche en informations et en émotion.

venezia 21/03/2013 18:39



merci pour ton passage, Gingembre.



Irène 18/03/2013 16:55


Merci pour ce passionnant reportage Princess.


J'ai admiré à la télévision ces magnifiques paysages et vu plusieurs reportages sur les vilages dont tu parles. Mais j'ai maintenant d'autres informations et un ressenti vécu.


Je suis d'accord avec Michèle concernant la déstatibisation mondiale orchestrée par Monsanto et qui fait tant de malheurs.


Le basculement entre le monde d'hier et celui de demain ne se fait pas sans casse et à vrai dire on ignore encore si certains s'en remettront. Je n'en suis pas certaine ... Voir ce qui se passe
en Mongolie, par exemple. D'accord on est loin des Philippines mais le principe est le même.


Merci à ces êtres qui ont eu ces courages, qui ont façonné ces merveilles et merci à toi du partage. Je ne sais pas pourquoi mais tout ce qui est terrasses, restanques, etc, me touche beaucoup.
Du Portugal, à l'Ardèche en passant par la Chine, je m'incline devant tous ces êtres qui ont créé  leurs moyens de subsistance.


 

venezia 21/03/2013 18:38



Tu as raison Irène, l'agriculture en terrasses qui structurent le paysage est fascinante. L'anthropologue qui a travaillé sur les Philippines a aussi bossé sur les cévennes avec les oignons doux;
sa thèse mise en lien est vraiment passionnante.



nansou 17/03/2013 22:12

Waouh ces photos sont vraiment magnifiques et impressionnantes !

venezia 21/03/2013 18:36



Merci Nansou, vus lepaysage spectaculaire, les séances photo ne sont pas trop ardues …



michele 17/03/2013 21:58


Jai eu la chance d'en voir pas mal à Bali et Djojakarta et ce sont en effet les plus beaux spectacles de paysages façonnés à mains d'hommes.


C'est attristant de voir que ce sont peut-être des paysages destinés à disparaitre à cause de la modernité et de la pénibilité du travail. Peut-être est-ce impossible à mécaniser?


 


Tu fais bien d'insister sur ces riz à récoltes pluri-annuelles dont Monsanto inonde le monde entier. C'est incroyable la suprématie de cette céréale qui va peut-être si ce n'est fait supplanter
le blé?


 


Une statistique en Nelle Calédonie indiquait que la consommation de riz augmentait de façon spectaculaire chez les métropolitains à compter d'un an de présence sur le territoire ;)


 


J'attends avec impatience els futurs volets sur les rizières. Merci!

venezia 21/03/2013 18:36



Michèle,


Les parcelles sont étroites, les chemins d'accès pas faits pour la machine, il y a parfois des buffles, pas toujours très coopératifs d'après ce que j'ai pu observer…



evelyne 17/03/2013 20:46


C'est magnifique!!! merci aussi pour les informations géographiques, historiques et politiques, concises mais completes.

venezia 21/03/2013 18:34



merci evelyne, il faudrait que je poursuive un peu l'histoire, quand même…